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Mon livre « Cyberstructure »

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Fiche de lecture : Des élèves à la conquête du passé

Auteur(s) du livre : Magali Jacquemin
Éditeur : Libertalia
978-2-9528292
Publié en 2023
Première rédaction de cet article le 15 avril 2024


Ce livre raconte les dix ans d'expérience de l'auteure, professeure des écoles, à enseigner l'histoire à des élèves du primaire, en essayant de ne pas se limiter à un récit venu d'en haut.

C'est tout à fait passionnant. L'auteure, partisane des méthodes Freinet (mais avec nuance et sans en faire un dogme), essaie de ne pas se contenter de parler d'histoire aux enfants mais de les faire pratiquer un peu, en partant de sources. Évidemment, vu leur âge, ielles ne feront pas de recherche vraiment originale (et ne travailleront pas forcément sur des sources primaires) mais le but est qu'ielles comprennent que l'histoire, ce ne sont pas juste des dates qu'on assène d'en haut.

Et que l'histoire ne concerne pas que des rois et des généraux. Par exemple, lorsque l'auteure enseigne dans le quartier de La Villette, elle fait travailler ses élèves sur les anciennes usines du quartier, usine à gaz ou sucrerie, avec recherche d'informations sur les conditions de travail des différentes époques.Elle les emmène même voir des archives et comprendre ainsi avec quel matériau les historiens travaillent.

La difficulté est bien sûr de laisser les élèves assez libres (principes de Freinet) tout en les cadrant pour qu'ils aient les connaissances de base. Elle note que les élèves manquent souvent de contexte et, par exemple, lors d'un travail sur les lettres entre les soldats et leurs femmes et fiancées pendant la première guerre mondiale, un élève a demandé pourquoi ils ne s'appelaient pas par téléphone. Il faut donc fixer les époques et leurs caractéristiques dans l'esprit des élèves.

Une autre question émouvante portait sur la guerre d'Algérie, un certain nombre de ses élèves étant issu·es de l'immigration algérienne. Faut-il parler de la torture, sachant que le grand-père d'une des élèvs l'a fait ? Comment concilier l'importance de la vérité avec le souci de ne pas traumatiser les élèves ? L'auteure ne se contente en effet pas de gentilles généralités « les élèves sont créatifs, il faut les laisser faire », elle détaille les difficultés, les nombreuses questions soulevées par cet objectif de liberté, et les solutions trouvées.

Bref, je recommande ce livre à celles et ceux qui s'intéressent à l'histoire et à l'éducation.


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Fiche de lecture : L'animal médiatique (Le temps des médias)

Auteur(s) du livre : Ouvrage collectif
Éditeur : Nouveau monde
978-2-38094-393-1
Publié en 2023
Première rédaction de cet article le 3 avril 2024


Ce numéro de la revue d'histoire « Le temps des médias » est consacré à la place des animaux dans les médias et il y a beaucoup à dire !

Tous les articles sont passionnants mais, parmi ceux qui m'ont particulièrement instruit :

  • L'histoire de l'« ours Martin » (qui n'était pas un ours unique, mais un nom générique) au Jardin des plantes, par Olivier Vayron. Si les médias de l'époque adoraient les récits (presque tous imaginaires) d'agressions commises par Martin sur les visiteurs, la réalité est plus glauque : ce sont les humains qui agressaient l'ours du zoo, souvent de manière lâche et ignoble.
  • L'analyse de la place de l'animal sauvage dans les récits d'aventure bon marché du XIXe siècle, par Sophie Bros. Peu de souci de véracité ou même de vraisemblance dans ces récits conçus pour de la production et de la distribution de masse. Dans le train de l'époque, tiré par une locomotive à vapeur, on avait le temps de se délecter d'histoires toutes pareilles, où le courageux explorateur européen venait à bout de toute une ménagerie de bêtes féroces et exotiques.
  • Plus actuel, un article de Félix Patiès détaille la polémique au sein de la Fédération Anarchiste sur une émission « antispéciste » de Radio Libertaire. Difficile équilibre entre un désir d'ouverture à d'autres courants (d'autant plus importante que l'ARCOM exige une production minimum de contenus originaux) et nécessité, pour une organisation politique, de ne pas accepter n'importe quoi sur son antenne, notamment lorsque cela s'oppose directement à sa ligne politique.
  • Toujours dans une actualité plus récente, une étude détaillée de Michel Dupuy sur la construction de l'image de l'oiseau mazouté, comme symbole des destructions que la société industrielle inflige à l'environnement. Ce malheureux oiseau a également été utilisé pour de la propagande de guerre pendant la guerre du Golfe.
  • Les fanas de géopolitique trouveront aussi de quoi les intéresser, avec l'article de Zhao Alexandre Huang, Mylène Hardy et Rui Wang sur l'utilisation des pandas par la propagande chinoise. Derrière la mignoncitude, Beijing tire les ficelles.
  • Et bien sûr un article sur le rôle des chats sur l'Internet et un sur celui des chiens dans les films de Disney (article que j'ai trouvé extrêmement pro-Disney…)

On peut se procurer ce numéro sous forme papier chez l'éditeur et sous forme numérique (paradoxalement bien plus chère) sur cairn.info. PS : oui, le site Web officiel de la revue n'est pas à jour et est plein de mojibake.


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Fiche de lecture : La baleine, une histoire culturelle

Auteur(s) du livre : Michel Pastoureau
Éditeur : Seuil
978-2-02-151688-3
Publié en 2023
Première rédaction de cet article le 29 mars 2024


Michel Pastoureau continue son exploration de l'histoire culturelle des animaux avec la baleine.

D'abord, une précision, c'est un livre d'histoire des mentalités, pas un livre de zoologie. Le terme « baleine », dans le passé, pouvait désigner beaucoup d'animaux qu'on n'appelerait pas « baleine » aujourd'hui. L'idée est de faire le tour, de l'Antiquité à nos jours, sur la vision que les humains ont de la baleine. C'est un animal qui, par sa taille, par le milieu jugé hostile où il vit et par le fait qu'il était très mal connu jusqu'au XIXe siècle, est un parfait support de fantasmes. En gros, jusqu'au XXe siècle, la baleine est monstrueuse, inquiétante, incarnation du Mal, puis elle change tout à coup ou, plutôt, la vision qu'on en a change et on se met à la considérer comme gentille, menacée, et digne d'être protégée (elle est, avec le panda, un des animaux iconiques des campagnes de protection de la nature).

Ce retournement est récent. Le christianisme voyait plutôt la baleine négativement (cf. l'aventure de Jonas, même si la Bible ne dit pas clairement si c'était une baleine, ou un très gros poisson). Les marins aimaient décrire les dangers terribles, et imaginaires, qu'elle faisait courir aux bateaux. Et bien sûr, Moby-Dick n'est pas un modèle de gentillesse, même si son chasseur ne vaut pas mieux. On l'a dit, ce livre est une histoire culturelle d'humains, donc toutes les projections n'ont pas grand'chose à voir avec les baleines réelles.

Ah, et le livre est magnifiquement illustré, les dessins médiévaux sont très bien reproduits, en grand et avec de belles couleurs (vous trouverez celui-ci p. 59). Inutile de rappeler que le réalisme n'était pas le principal souci des auteurs de ces dessins…

(Tiens, j'ai terminé ce livre juste avant de commencer la série télé danoise Trom, où la chasse à la baleine aux iles Féroé et les polémiques que cela suscite sont la toile de fond de l'intrigue policière.)


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Fiche de lecture : ENIAC in action

Auteur(s) du livre : Thomas Haig, Mark Priestley, Crispin Rope
Éditeur : MIT Press
978-0-262-53517-5
Publié en 2016
Première rédaction de cet article le 25 mars 2024


Un passionnant livre détaillant l'histoire de l'ENIAC, l'un des premiers ordinateurs. Contrairement à beaucoup d'autres textes sur l'ENIAC, celui-ci est très détaillé techniquement et ne vous épargne pas les informations précises sur le fonctionnement de cette bête, notamment de ses débuts où la programmation se faisait en soudant et désoudant.

L'ENIAC a été largement traité dans de nombreux ouvrages et articles. De nombreux mythes et légendes ont été développés, malgré le fait qu'on dispose d'une quantité énorme d'informations de première main, accessible aux historiens (beaucoup plus que pour le Colossus, secret militaire et dont beaucoup de documents ont été détruits). Mais depuis ses débuts, l'ENIAC a été un objet médiatique, très publicisé (pendant la guerre, il n'était que confidentiel, pas secret, encore moins très secret, et il a été déclassifié tout de suite après la guerre). Résultat, tout le monde avait quelque chose à dire sur l'ENIAC.

Par exemple, alors que les premières histoires sur l'ENIAC ne mentionnaient que des hommes, on a vu plus récemment des histoires affirmer en sens inverse que tout avait été fait par des femmes, les six de l'ENIAC. Le récit désormais classique est qu'elles faisaient la programmation de l'ENIAC, les « inventeurs » classiques, Eckert et Mauchly ne s'occupant « que » du matériel. Écoutant pour la Nième fois cette affirmation lors d'un exposé au FOSDEM, je me suis demandé « mais ça voulait dire quoi, au juste, programmer sur l'ENIAC » et j'ai lu ce livre.

Plusieurs facteurs rendent compliqué de répondre à cette question : d'abord, comme le notent bien les auteurs du livre, l'ENIAC, qui a eu une durée de vie très longue (de 1945 à 1955, bien plus qu'un smartphone d'aujourd'hui), a beaucoup évolué, cet ordinateur unique, qui ne faisait pas partie d'une fabrication en série, était modifié en permanence. Ainsi, la question de savoir si l'ENIAC était une machine à programme enregistré (plutôt qu'une « simple » calculatrice où le programme était à l'extérieur) a plusieurs réponses possibles (« plutôt non » au début de sa carrière, « plutôt oui » à la fin). Et la façon de « programmer » l'ENIAC a donc beaucoup changé.

Ensuite, bien que l'ENIAC ait laissé une énorme pile de documentation (comme les journaux d'exploitation, qui étaient bien sûr entièrement papier) pour les historiens, tout n'a pas été décrit. Des interactions informelles entre les membres de l'équipe n'ont pas forcément laissé de trace. Plusieurs couples mari-femme travaillaient sur l'ENIAC (comme Adele et Herman Goldstine) et il n'est pas facile de séparer leurs contributions (à chaque époque, on a mis en valeur les contributions de l'une ou de l'autre, selon la sensibilité de l'époque).

Enfin, comme tout était nouveau dans cette machine, même les acteurs et les actrices du projet n'avaient pas toujours une vision claire. Même une distinction comme celle entre matériel et logiciel était loin d'être évidente à cette époque. Et la notion même de « programme » était floue. Les « six de l'ENIAC » avaient été embauchées comme « opératrices », plutôt à déboguer des programmes existants (la machine avait mauvais caractère et les bogues étaient souvent d'origine matérielle, un composant qui brûlait, et le déboguage nécessitait donc de fouiller dans les entrailles de la bête) avant que leur travail n'évolue vers quelque chose qui ressemblait beaucoup plus à la programmation actuelle (sans que leurs fiches de poste ne suivent cette évolution).

Et cette programmation, sur une machine qui était loin d'être bâtie sur un modèle en couches bien propre, nécessitait des compétences variées. Ainsi, à un moment, l'ENIAC a reçu des nouvelles mémoires, dites « lignes à retard », où une onde sonore était envoyée dans un tube de mercure. La lenteur des ondes sonores, comparée à la vitesse de l'électronique, faisait que cela permettait de mémoriser (mais pas pour toujours) une information. Comme la ligne à retard stockait plusieurs informations, et était strictement FIFO, l'optimisation du programme nécessitait de bien soigner l'ordre dans lequel on mettait les variables : il fallait qu'elles arrivent à la fin du tube pile au moment où le programme allait en avoir besoin. Le programmeur ou la programmeuse avait donc besoin d'une bonne connaissance du matériel et de la physique ! En lisant ce livre, on comprend mieux les exploits quotidiens que faisaient les « six de l'ENIAC » et leurs collègues.

Il y avait plein d'autres différences entre la programmation de l'époque et celle d'aujourd'hui. Par exemple, l'ENIAC manipulait des nombres décimaux (son successeur, l'EDVAC passera au binaire). Les débats étaient très vivants au sein de l'équipe sur la meilleure façon de dompter ces nouvelles machines. Ainsi, une discussion récurrente était de savoir s'il valait mieux une machine complexe sachant faire beaucoup de choses ou bien une machine simple, ne faisant que des choses triviales, mais optimisée et plus générale. La deuxième possibilité nécessitait évidemment que la complexité soit prise en charge par les programmes. Bref, un débat qui évoque beaucoup celui CISC contre RISC. Au milieu de tous ces débats, il peut être difficile de distinguer la contribution de chacun ou de chacune. Ainsi, on présente souvent von Neumann comme l'inventeur de l'ordinateur moderne à programme enregistré (et où le code est donc traité comme une donnée), dans son fameux first draft. mais d'autres témoins relativisent son rôle en estimant que le first draft ne faisait que documenter par écrit les idées qui circulaient dans l'équipe. Les auteurs du livre se gardent de trancher (la vérité peut aussi être quelque part entre les deux). Les éventuels désaccords de personnes compliquent aussi les choses, par exemple Adele Goldstine et les six de l'ENIAC n'ont pas vraiment les mêmes souvenirs sur la création de cette équipe et son rôle. (Contrairement à ce qui est parfois raconté, les six de l'ENIAC n'étaient pas des victimes passives du sexisme, et ont largement fait connaitre leurs souvenirs et leurs opinions, contrairement à ceux et celles de Bletchley Park, tenu·es à un secret militaire rigoureux, même longtemps après la guerre.)

Point amusant, l'ENIAC est entré en service à une époque où les concepts de la cybernétique étaient à la mode et cela a influencé le vocabulaire de l'informatique. Si le terme de « cerveau électronique », par lequel était souvent désigné l'ENIAC, n'est pas resté, c'est avec l'ENIAC qu'on a commencé à utiliser une autre métaphore humaine, « mémoire » pour parle des dispositifs de stockage de l'information et, là, ce terme a perduré.

Outre les passions humaines, l'histoire de l'ENIAC a aussi été brouillée par des conflits motivés par l'argent. Eckert et Mauchly avaient tenté d'obtenir un brevet sur les concepts de base de l'ENIAC et le long conflit juridique sur ce brevet (finalement refusé) a été marqué par de nombreux témoignages officiels devant les tribunaux, témoignages qui ont pu figer certains souvenirs en fonction d'intérêts financiers.

En tout cas, le débat sur le rôle des six de l'ENIAC a occulté le rôle d'une autre catégorie, bien oubliée (on ne connait même pas leurs noms), les Rosie qui ont bâti le monstre, un engin qui occupait une immense pièce et avait nécessité beaucoup de travail manuel, peu reconnu.

Les auteurs notent d'ailleurs que bien des débats en histoire ne peuvent pas avoir de réponse simple. Ainsi, la recherche effrénée du « premier » (l'ENIAC était-il le premier ordinateur ?) n'a pas forcément, notent-ils, de sens. Déjà, cela dépend de la définition qu'on donne d'« ordinateur », ensuite, certains concepts émergent petit à petit, sans qu'il y ait un « moment Eurêka » où tout se révèle d'un coup. (Pour prendre l'exemple d'une autre polémique classique dans l'histoire de l'informatique, se demander qui a inventé le datagramme n'a pas plus de sens. Le concept est apparu progressivement, sans qu'on puisse citer, par exemple, l'article ou la conférence qui l'aurait exposé en premier.)

Le livre se termine d'ailleurs par une « histoire de l'histoire » de l'ENIAC, qui montre les nombreuses évolutions qu'il y a eu, et qu'il continuera à y avoir, sur cette machine. Comme souvent l'histoire suit le présent (les motivations de son époque) plutôt que le passé.

Merci à Valérie Schafer pour le conseil de lire ce livre, tout à fait ce qu'il faut pour comprendre ce que voulait dire « programmer l'ENIAC ».


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Fiche de lecture : The Bomber Mafia

Auteur(s) du livre : Malcolm Gladwell
Éditeur : Penguin Books
978-0-141-99840-4
Publié en 2021
Première rédaction de cet article le 22 mars 2024


Le court livre « The Bomber Mafia » est l'histoire de la controverse technico-politique au sein de l'armée de l'air des USA, juste avant la Deuxième Guerre mondiale et pendant celle-ci : comment utiliser le mieux possible les bombardiers, peut-on forcer un ennemi à capituler en le bombardant et comment ?

Ce n'est pas une étude historique, plutôt un récit journalistique, centré sur deux personnes, Haywood Hansell et Curtis LeMay. Pour simplifier, le premier était un représentant d'un groupe surnommé The Bomber Mafia, qui avait une confiance illimitée dans les capacités des bombardiers à atteindre leur objectif, à le toucher avec précision, et ainsi à contraindre l'ennemi à capituler. Avant la deuxième guerre mondiale, leurs idées n'avaient pas vraiment été testées, et les adversaires de la Bomber Mafia lui reprochaient justement sa tendance à aborder les problèmes sous un angle trop théorique. LeMay, d'un autre côté, tout aussi convaincu de la puissance des bombardiers, et qui allait faire une belle carrière après la guerre, était plus pragmatique. Tous les deux s'opposaient sur la question de l'utilisation des B-17 et des B-29 mais, à ce conflit, se superposait aussi celui de tous les aviateurs (dont Hansell et LeMay) contre les autres branches de l'armée qui estimaient que ces jouets très chers ne gagneraient pas la guerre à eux seuls (« aucun soldat ne s'est jamais rendu à un avion »).

Au débat entre les « théoriciens » de la Bomber Mafia et les « praticiens », qui voyaient bien que les bombardements ne se passaient pas aussi bien que dans les théories d'avant-guerre, se superposait un débat moral, la Bomber Mafia estimant que le progrès technique permettait au bombardier de frapper avec une précision absolue, ce qui limitait les dégâts collatéraux, alors que ses adversaires, voyant bien la difficulté à mettre les bombes en plein sur l'objectif, dans un monde réel plein de nuages, d'appareils déréglés, et de vents puissants en altitude, voulaient plutôt bombarder largement, sans se soucier des conséquences, notamment sur les civils, voire en les ciblant délibérement.

Le livre détaille (c'est sa meilleure partie) le cas d'un appareil présenté comme magique, le viseur Norden, une incroyable merveille d'ingéniosité et de précision, contenant un calculateur analogique et qui devait permettre à l'homme chargé de déclencher le largage des bombes de mettre en plein dans le mille. Malgré les promesses boursouflées de l'inventeur (un classique de l'innovation technologique), malgré la fascination de beaucoup d'aviateurs pour cette très haute technologie, coûteuse et très secrète (l'équipage avait ordre de tout faire pour détruire le viseur si le bombardier tombait), le viseur Norden n'a jamais tenu ses promesses. Spectaculaire en laboratoire, il marchait nettement moins bien à plusieurs milliers de mètres d'altitude, dans le froid et la condensation, à bord d'un avion en mouvement. Son échec a beaucoup contribué à décrédibiliser la Bomber mafia et à donner raison à LeMay et à sa pratique d'un bombardement très étendu, d'autant plus que LeMay ne s'encombrait pas d'arguments moraux. Mais la Bomber Mafia n'a apparemment jamais admis que les faits étaient plus forts que sa théorie, trouvant toujours des moyens de dire que, cette fois, ça allait marcher comme ils le disaient.

L'auteur, qui a nettement tendance à présenter Hansell comme le bon et LeMay comme le méchant, alors que tous les deux étaient dans la même armée et poursuivaient le même but, estime que le temps a donné raison à la Bomber Mafia, puisque, le numérique ayant remplacé l'analogique, le drone moderne peut frapper avec une précision parfaite. Est-ce que les militaires d'aujourd'hui peuvent vraiment, en plein dans le brouillard de la guerre, frapper pile où ils veulent, sans dégâts collatéraux ?


La fiche

Fiche de lecture : Eaten by the Internet

Auteur(s) du livre : Ouvrage collectif, piloté par Corinne Cath
Éditeur : Meatspace Press
978-1-913824-04-4
Publié en 2023
Première rédaction de cet article le 22 mars 2024


Ce court livre en anglais rassemble plusieurs textes sur les questions politiques liées à l'Internet comme la défense de la vie privée, le chiffrement, la normalisation, etc.

Le livre est disponible gratuitement en ligne mais vous pouvez préférer l'édition papier, qui a une curieuse mise en page, avec une couverture qui se tourne dans un sens inhabituel et les appels des notes de bas de page joliment décorés.

Vous y trouverez de nombreux articles, tous écrits par des spécialistes de l'Internet (et j'ai bien dit l'Internet, pas les GAFA, vous n'aurez pas le Nième article sur les turpitudes de Facebook, encore moins sur les derniers exploits de l'IA). C'est très intéressant et couvre beaucoup de sujets, dont certains sont rarement traités (comme l'article de Shivan Kaul Sahib sur les conséquences politiques des CDN). Mais, vu la taille du livre et le nombre de contributions, cela reste peu approfondi, donc ce livre vise plutôt un public de débutant·es. (Si vous suivez ces questions depuis quelques années, vous avez certainement déjà rencontré ces auteur·es et leurs textes.)


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Fiche de lecture : Le libre pensée dans le monde arabo-musulman

Auteur(s) du livre : Ouvrage collectif
Éditeur : Fédération de la Libre Pensée
978-2-916801-23-0
Publié en 2023
Première rédaction de cet article le 22 février 2024


En France en 2024, le discours politique sur le monde arabo-musulman est souvent fondé sur une assignation identitaire, qui suppose que toute personne élevée dans un milieu musulman est forcément croyante, voire bigote, ou même islamiste. La réalité est différente et le monde arabo-musulman a lui aussi ses libres penseurs qui n'acceptent pas aveuglément les dogmes religieux, et encore moins les humains qui les utilisent pour assoir leur pouvoir. Cet ouvrage rassemble un certain nombre de contributions, très diverses, sur des libres penseurs dans l'histoire du monde arabo-musulman.

Tout le monde a entendu parler d'Omar Khayyam, bien sûr. Mais la plupart des autres libres penseurs décrits dans l'ouvrage sont nettement moins connus en Occident. Ils ne forment pas un groupe homogène : certains sont athées, d'autres simplement méfiants vis-à-vis de la religion organisée. Il faut aussi noter que le livre couvre treize siècles d'histoire et une aire géographique très étendue ; il n'est pas étonnant que la diversité de ces libres penseurs soit grande. Le livre contient aussi des textes qui remettent en perspective ces penseurs, par exemple en détaillant le mouvement de la Nahda ou bien en critiquant le mythe de la tolérance religieuse qui aurait régné en al-Andalus.

Le livre est assez décousu, vu la variété des contributeurs. On va de textes plutôt universitaires à des articles davantage militants (et certains sont assez mal écrits, je trouve, et auraient bénéficié d'une meilleure relecture). Mais tous ont le même mérite : tirer de l'oubli des libres penseurs souvent invisibilisés comme Tahar Haddad ou Ibn al-Rawandi. Et vous apprendrez de toute façon plein de choses (je ne connaissais pas le mutazilisme).


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Fiche de lecture : Atlas du numérique

Auteur(s) du livre : Ouvrage collectif
Éditeur : Les presses de SciencesPo
978-2-7246-4150-9
Publié en 2023
Première rédaction de cet article le 21 février 2024


Cet atlas illustre (au sens propre) un certain nombre d'aspects du monde numérique (plutôt axé sur l'Internet). Beaucoup de données et d'infographies sous les angles économiques, sociaux et politiques.

L'ouvrage est très graphique, et riche. Tout le monde y trouvera des choses qui l'intéressent comme le spectaculaire tableau des systèmes d'exploitation p. 18 ou bien la représentation astucieuse de l'alternance des modes en IA p. 33 ou encore la visualisation de la censure en Russie p. 104 (tirée des travaux de Resistic). Les résultats ne sont pas forcément surprenants (p. 61, les youtubeurs les plus populaires sur les sujets de la voiture ou de la science sont des hommes, sur les sujet animaux, style et vie quotidienne, ce sont des femmes). Mais plusieurs articles mettent aussi en cause certaines analyses traditionnelles comme p. 82 celui qui dégonfle le mythe « fake news » (ou plus exactement leur instrumentalisation par les détenteurs de la parole officielle).

Les utilisations de l'Internet (en pratique, surtout les réseaux sociaux centralisés) sont très détaillées, par contre l'infrastructure logicielle est absente (la matérielle est présente via des cartes de câbles sous-marins et des articles sur l'empreinte environnementale).

Les infographies sont magnifiques mais souvent difficiles à lire, en raison de leur petite taille (sur la version papier de l'ouvrage) et du fait que chacune est le résultat de choix de présentation différents. D'autre part, les couleurs sont parfois difficiles à distinguer (p. 31 par exemple). Et l'axe des X ou celui des Y manque parfois, comme dans l'article sur la viralité p. 56 qui n'a pas d'ordonnées. Il faut dire que certaines réalités sont très difficiles à capturer comme la gouvernance de l'Internet p. 101, sujet tellement complexe qu'il n'est pas sûr qu'il aurait été possible de faire mieux.

Plus gênantes sont les bogues comme p. 31 la Quadrature du Net et FFDN classées dans « Secteur économique et start-ups ». Ou bien p. 37 LREM considéré comme plus à gauche que le PS


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Fiche de lecture : The Wager

Auteur(s) du livre : David Grann
Éditeur : Simon & Schuster
976-1-47118367-6
Publié en 2023
Première rédaction de cet article le 20 février 2024


Si vous aimez les histoires de bateau à voile, avec naufrages, mutineries, iles désertes et tout ça, ce roman vous emballera. Sauf que ce n'est pas un roman, le navire « The Wager » a vraiment existé et vraiment fait vivre toutes ces aventures à son équipage.

Le livre a été écrit par David Grann, connu comme l'auteur de « Killers of the flower moon ». En attendant que Scorsese en fasse un film, comme il l'a fait de « Killers of the flower moon », je recommande fortement la lecture du livre. « The Wager », navire de guerre anglais, n'a eu que des malheurs pendant la guerre de l’oreille de Jenkins. Départ retardé, épidémies à bord alors même qu'il était encore à quai, problèmes divers en route, une bonne partie de l'équipage mort alors même que le Wager n'a pas échangé un seul coup de canon avec les Espagnols. Le bateau finit par faire naufrage en Patagonie. À cette époque, sans radio, sans GPS, sans même de mesure de longitude correcte, de tels naufrages n'étaient pas rares. (Le livre parle aussi d'une escadre espagnole qui a tenté d'intercepter celle où se trouvait le Wager, et n'a pas été plus heureuse.)

Ce qui est plus original dans le cas du Wager est que des survivants sont rentrés séparement en Angleterre et qu'ils ont raconté des histoires très différentes sur le naufrage et la mutinerie qui a suivi. Chacun (en tout cas ceux qui savaient écrire ou bien trouvaient quelqu'un pour le faire pour eux) a publié sa version et l'auteur de ce livre essaie de rendre compte des différents points de vue.

Donc, pas un roman mais autant de rebondissements que dans un roman. Vous feriez comment, vous, pour rentrer en Angleterre si vous étiez coincé sur une des iles les plus inhospitalières d'une des régions les plus inhospitalières du monde ? Le plus extraordinaire est que plusieurs groupes de survivants y sont arrivés, par des moyens différents.

Sinon, les informaticien·nes noteront que l'arrière-grand-père d'Ada Lovelace était à bord (il fait partie de ceux qui ont écrit un livre sur le voyage du Wager). Les fans de Patricio Guzmán verront que cela se passe au même endroit que son film « Le bouton de nacre » (et on croise dans le livre les mêmes Kawésqars).


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Fiche de lecture : Penser la transition numérique

Auteur(s) du livre : Ouvrage collectif
Éditeur : Les éditions de l'atelier
978-2-7082-5410-7
Publié en 2023
Première rédaction de cet article le 19 février 2024


Comme les lecteurices de ce blog le savent sûrement, je pense que la place prise par le numérique dans nos vies justifie qu'on réfléchisse sérieusement à cette transition que nous vivons. Donc, ce livre est une bonne idée. Mais, comme beaucoup d'ouvrages collectifs, il souffre d'un manque évident de coordination entre les auteurices, dont les différentes contributions sont de niveaux très inégaux.

On y croise ainsi des baratineurs classiques comme Luc Ferry, personnage qu'on aurait pu penser définitivement démonétisé. Sans surprise, il parle d'un sujet cliché, le transhumanisme (le mannequin de paille classique de beaucoup d'« intellectuels » français). Sans aller aussi loin dans la vacuité, on trouve aussi dans ce livre des articles par des auteurs dont on peut se demander s'ils maitrisent leur sujet. Ainsi une auteure présentée comme spécialiste des questions bancaires déplore que l'IA a des biais quand elle décide d'accorder un prêt ou pas (un exemple, typique de la sur-utilisation de la notion de biais ; évidemment qu'un outil d'aide à la décision en matière de prêts va être mal disposé envers les gens ayant des revenus faibles et irréguliers). Le texte de présentation de chaque contribution a aussi sa part de responsabilité, comme celui de l'article sur la chaine de blocs qui dit que les données sont cryptées (et, non, le problème n'est pas l'utilisation de cet terme, « chiffrées » n'aurait pas été mieux). Enfin lisant un livre qui se veut de réflexion sur le numérique, je vois la phrase « les technologies digitales sont des technologies qui sont faciles à prendre en main », et je me demande si l'auteur l'a fait exprès.

Bon, assez critiqué, il y a aussi des analyses intéressantes (j'ai dit intéressantes, pas forcément que j'étais 100 % d'accord) : Pauline Türk réfléchit sur l'utilisation du numérique pour améliorer le processus démocratique, Ophélie Coelho traite de géopolitique et détaille les risques liés à la dépendance vis-à-vis d'entreprises ou d'États, Lionel Maurel plaide pour l'ouverture des résultats des recherches scientifiques, mais aussi (avec nuances) pour l'ouverture des données de recherche, Philippe Bihouix explique concrètement comment réduire l'empreinte environnementale, Jessica Eynard questionne l'identité numérique (même si je la trouve bien trop optimiste sur le projet d'identité numérique étatique au niveau de l'UE), Amine Smihi décrit la vidéosurveillance vue de son rôle d'élu local, etc.

Bref, un tour d'horizon de beaucoup de questions que pose la place du numérique dans notre société.


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Fiche de lecture : La réputation

Auteur(s) du livre : Laure Daussy
Éditeur : Les échappés
978-2-35766-198-1
Publié en 2023
Première rédaction de cet article le 26 novembre 2023


Ce livre parle d'un féminicide, l'assassinat de Shaïna Hansye en 2019. Et regarde de près l'environnement où ce crime a eu lieu. Ce n'était pas un fait isolé, mais le produit de plusieurs phénomènes, dont le sexisme et les injonctions à la « pureté » contre les filles et femmes.

Le meurtre a eu lieu à Creil et l'assassin était le « petit ami » de la victime. La journaliste Laure Daussy est allé interroger les parents de Shaïna, ses amies, les enseignants, les associations pour comprendre ce qui s'est passé. Creil cumule les problèmes : services publics supprimés ou défaillants, chômage massif, montée de l'islamisme, etc. Pour ne citer qu'un exemple, la maternité, où les jeunes filles pouvaient avoir des conseils sur la contraception et l'IVG a fermé, les habitantes sont censées aller à Senlis, ville avec laquelle il n'y a pas de liaison par transports en commun. Les jeunes filles sans permis de conduire sont donc privées de toute information, sauf si leurs parents acceptent de les emmener (ce qui n'est pas toujours facile à demander !). Les « territoires perdus de la République », dont les médias aiment bien parler, c'est aussi ça : une ville abandonnée des pouvoirs publics. Un autre exemple est donné par l'incroyable passivité de la police lorsque Shaïna, deux ans avant le meurtre, était allé porter plainte pour un viol. Beaucoup de femmes n'osent pas porter plainte, craignant (à juste titre) qu'elles se retrouvent accusées ou stigmatisées ou bien que cela ne serve à rien. Ici, l'enquête de la police et l'instruction judiciaire se sont déroulées avec lenteur, le jugement n'ayant eu lieu qu'après le meurtre de la victime.

Mais l'un des principaux problèmes n'est pas directement lié à cet abandon. C'est la question de la réputation, qui donne son titre à l'enquête. Des hommes ont décidé de contrôler la vie des femmes et notamment par le biais du contrôle de leur vie affective et sexuelle. Une jeune fille qui vit un peu librement peut vite se retrouver marquée par l'étiquette « fille facile ». Souvent, il n'est même pas nécessaire de vouloir vivre sa vie, toute fille peut se retrouver ainsi étiquetée, par exemple parce qu'un homme a voulu se « venger » d'elle. Si personne, parlant à la journaliste, n'a osé défendre ouvertemement le meurtre de Shaïna, en revanche plusieurs de ses interlocuteurs ont relativisé ce meurtre, le justifiant par le statut de « fille facile » de la victime.

Le terme revient souvent lorsque les hommes (et parfois aussi les femmes) parlent à l'auteure. Le poids des préjugés, celui, grandissant, de la religion, le sexisme se combinent pour enfermer les femmes de Creil. Toutes portent en permanence le poids de cette injonction à la réputation.


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Fiche de lecture : Ni Web, ni master

Auteur(s) du livre : David Snug
Éditeur : Nada
9-791092-457513
Publié en 2022
Première rédaction de cet article le 20 novembre 2023


J'avoue, j'ai acheté cette BD pour le titre, référence à un ancien slogan anarchiste. Il y a d'autres jeux de mots dans ce livre. Mais le point important est que c'est une critique vigoureuse du Web commercial et de ses conséquences sur la société.

L'inconvénient des librairies comme Quilombo est qu'une fois qu'on y va pour quelque chose de précis, on se laisse prendre et on achète des livres pas prévus. En l'occurrence, la librairie a pas mal de livres luddites, assez variés. Cette BD imagine un auteur un peu âgé, fan de toutes les possibilités du Web commercial, et qui rencontre son moi du passé qui a voyagé dans le temps pour voir comment était le futur. Le David Snug du passé découvre donc Amazon, Uber Eats, Spotify, etc.

J'aime le style des dessins, et la vision de la ville moderne, où tout le monde est accroché à son ordiphone sonne juste. De même, l'auteur dénonce avec précision les conséquences concrètes du Web commercial, comme l'exploitation des travailleurs sans-papier pour la livraison des repas. C'est souvent très drôle, et rempli de jeux de mots mêlant termes du monde numérique et vieux slogans anarchistes. (Il y en a même un sur les noms de domaine.) C'est parfois, comme souvent avec les luddites, un peu trop nostalgique (« c'était mieux avant ») mais, bon, le fait que le passé connaissait déjà l'exploitation de l'homme par l'homme n'excuse pas le présent.

Bref, c'est un livre que je peux conseiller pour des gens qui n'ont pas perçu le côté obscur du Web commercial. (Si, par contre, vous lisez tous les articles du Framablog, vous n'apprendrez sans doute rien, mais vous passerez quand même un bon moment.) Je regrette quand même que l'auteur ne semble connaitre de l'Internet que le Web et du Web que les GAFA. Ainsi, Wikipédia est expédié en une phrase, pas très correcte.

Un conseil pour finir : ne lisez pas la postface qui, elle est franchement conservatrice et défend une vision passéiste du monde, d'un courant politique qu'on peut qualifier d'« anarchiste primitiviste ». Encore pire, la bibliographie, qui va des réactionnaires comme Michel Desmurget à l'extrême-droite, avec Pièces et Main d'Œuvre. C'est là qu'on se rend compte que le courant luddite a du mal à trancher avec les défenseurs de l'ordre naturel sacré.


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Fiche de lecture : Ada & Zangemann

Auteur(s) du livre : Matthias Kirschner, Sandra Brandstätter
Éditeur : C&F Éditions
978-2-37662-075-4
Publié en 2023
Première rédaction de cet article le 8 novembre 2023


Ce livre pour enfants a pour but de sensibiliser au rôle du logiciel dans nos sociétés. Difficile aujourd'hui d'avoir quelque activité que ce soit, personnelle ou professionnelle, sans passer par de nombreux programmes informatiques qui déterminent ce qu'on peut faire ou pas, ou, au minimum, encouragent ou découragent certaines actions. Les enfants d'aujourd'hui vont vivre dans un monde où ce sera encore plus vrai et où il est donc crucial qu'ils apprennent deux ou trois choses sur le logiciel, notamment qu'il existe du logiciel libre.

Le livre est originellement écrit en allemand, je l'ai lu dans la traduction française, publiée chez C&F Éditions. Il a été écrit à l'initiative de la FSFE.

Donc, l'histoire. Zangemann (un mélange de Jobs, Gates, Zuckerberg et Musk) est un homme d'affaires qui a réussi en fabriquant entre autres des objets connectés dont il contrôle complètement le logiciel, et il ne se prive pas d'appliquer ses règles suivant sa volonté du moment. Les utilisateurices des objets sont désarmé·es face à ces changements. Ada est une petite fille qui commence par bricoler du matériel (c'est plus facile à illustrer que la programmation) puis comprend le rôle du logiciel et devient programmeuse (de logiciels libres, bien sûr). Je ne vous raconte pas davantage, je précise juste, pour mes lecteurices programmeur·ses que ce n'est pas un cours de programmation, c'est un conte pour enfants. Le but est de sensibiliser à l'importance du logiciel, et d'expliquer que le logiciel peut être écrit par et pour le peuple, pas forcément par les Zangemann d'aujourd'hui.

Le livre est sous une licence libre. J'ai mis une illustration sur cet article car la licence est compatible avec celle de mon blog, et cela vous permet de voir le style de la dessinatrice : ada-zangemann.png

Je n'ai par contre pas aimé le fait que, à part pour les glaces à la framboise, les logiciels ne soient utilisés que pour occuper l'espace public sans tenir compte des autres. Zangemann programme les planches à roulette connectées pour ne pas rouler sur le trottoir et donc respecter les piétons ? Ada écrit du logiciel qui permet aux planchistes d'occuper le trottoir et de renverser les personnes âgées et les handicapé·es. L'espace public est normalement un commun, qui devrait être géré de manière collective, et pas approprié par les valides qui maitrisent la programmation. Le film « Skater Girl » représente bien mieux cette tension entre planchistes et autres utilisateurs. Un problème analogue se pose avec les enceintes connectées où la modification logicielle va permettre de saturer l'espace sonore (un comportement très macho, alors que le livre est censé être féministe) et de casser les oreilles des autres. Remarquez, cela illustre bien le point principal du livre : qui contrôle le logiciel contrôle le monde.

Le livre parait en français le premier décembre. La version originale est déjà disponible, ainsi que la version en anglais.


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Fiche de lecture : Géopolitique du numérique

Auteur(s) du livre : Ophélie Coelho
Éditeur : Éditions de l'Atelier
978-2-7082-5402-2
Publié en 2023
Première rédaction de cet article le 10 septembre 2023


D'innombrables livres (sans compter les colloques, séminaires, journées d'études, articles et vidéos) ont déjà été consacrés à la géopolitique du numérique, notamment à l'Internet. Ce livre d'Ophélie Coelho se distingue par son côté pédagogique (il vise un public exigeant mais qui n'est pas forcément déjà au courant des détails) et par sa rigueur (beaucoup de ces livres ont été écrits par des gens qui ne connaissent pas le sujet). Il couvre les enjeux de pouvoir autour des services de l'Internet (qui ne se limite pas à Facebook !). Le livre est vivant et bien écrit (malgré l'abondance des notes de bas de page, ce n'est pas un livre réservé aux universitaires).

J'apprécie le côté synthétique (le livre fait 250 pages), qui n'empêche pourtant pas de traiter en détail des sujets pas forcément très présents quand on parle de ce sujet (comme le plan Marshall, un exemple de soft power). À propos de ce plan, on peut également noter que le livre s'inscrit dans le temps long et insiste sur des déterminants historiques, comme l'auteure le fait dans son analyse du Japon.

Le livre, je l'ai dit, est clair, mais cela ne l'empêche pas de parler de questions complexes et relativement peu connues (le slicing de la 5G, par exemple, qui a été très peu mentionné dans les débats sur la 5G).

J'ai aussi beaucoup aimé le concept de « passeur de technologie » qui permet bien de comprendre pourquoi, alors que les discours « au sommet » sont souverainistes, à la base, des milliers de passeurs au service des GAFA promeuvent (gratuitement !) les technologies étatsuniennes. Le rôle de tous ces commerciaux bénévoles est souvent sous-estimé.

Ce livre ne se limite pas à analyser l'importance des acteurs du numérique (qui ne sont pas du tout des purs intermédiaires techniques), notamment du Web, mais propose également des solutions, comme le recours aux logiciels libres mais aussi et surtout une indispensable éducation au numérique (éducation critique, pas uniquement apprendre à utiliser Word et TikTok !). L'utilisateurice ne doit pas être un simple « consommateur d'interfaces » mais doit être en mesure d'exercer ses droits de citoyen·ne, même quand cet exercice passe par des ordinateurs.

L'auteure ne manque pas de critiquer plusieurs solutions qui ont largement fait la preuve de leur inefficacité, comme les grands projets étatiques qui, sous prétexte de souveraineté, servent surtout à arroser les copains (par exemple Andromède).

Des reproches ? Il n'y a pas d'index, ce qui aurait été utile, et quelques erreurs factuelles sont restées (Apollo ne s'est posé sur la Lune qu'en 1969, l'ICANN n'a pas un rôle aussi important que ce qui est présenté). Je ne suis pas non plus toujours d'accord avec certaines présentations de l'histoire de l'Internet. Par exemple, le fait que le Web soit « ouvert » (spécifications librement disponibles et implémentables, code de référence publié) n'est pas du tout spécifique au Web et était la règle dans l'Internet de l'époque. Mais que ces critiques ne vous empêchent pas de lire le livre : sauf si vous êtes un·e expert·e de la géopolitique du numérique, vous apprendrez certainement beaucoup de choses.

À noter que le livre est accompagné d'un site Web, http://www.geoponum.com/.

Autres article parlant de ce livre :


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Fiche de lecture : Artificial intelligence and international conflict in cyberspace

Auteur(s) du livre : Fabio Cristano, Dennis Broeders, François Delerue, Frédérick Douzet, Aude Géry
Éditeur : Routledge
978-1-03-225579-8
Publié en 2023
Première rédaction de cet article le 1 août 2023


L'IA est partout (même si le terme est très contestable, et est utilisé à toutes les sauces sans définition rigoureuse) et il est donc logique de se demander quel sera son rôle dans les conflits (notamment les guerres). Cet ouvrage universitaire collectif rassemble divers points de vue sur la question, sous l'angle du droit, et de la géopolitique.

Bon, justement, c'est un ouvrage collectif (dont la coordination a été assurée en partie par des chercheuses de GEODE, dont je recommande le travail). Comme tous les ouvrages collectifs, les points de vue, le style, et les méthodes sont variées. Et puis, commençons par cela, le sujet est relativement nouveau, il a produit beaucoup de fantasmes et de délires mais encore peu de travaux sérieux donc ce livre est une exploration du champ, pas un ensemble de réponses définitives. Attention, il est plutôt destiné à des universitaires ou en tout cas à un public averti.

Tous les articles ne concernent d'aileurs pas directement le sujet promis par le titre. (L'article de Arun Mohan Sukumar, par exemple, article par ailleurs très intéressant, ne parle d'IA que dans son titre, et ne concerne pas vraiment les conflits internationaux.) C'est en partie dû au fait que le terme flou d'IA regroupe beaucoup de choses, pas clairement définies. On peut aussi noter que certains articles incluent de l'IA mais sont en fait plus généraux : l'article de Jack Kenny sur l'intervention de pays étrangers dans les processus électoraux en est un bon exemple (le fait que le pays qui intervient utilise ou pas l'IA ne me semble qu'un détail).

Pour les articles qui parlent d'IA, de nombreux sujets sont abordés : éthique de l'IA dans la guerre (mais je n'ai pas de réponse à la question « est-ce que les humains font mieux, sur le champ de bataille ? »), régulation (sujet difficile en droit international ; et puis il est bien plus difficile de contrôler les IA que des missiles, qui sont difficiles à dissimuler), souveraineté numérique, etc.

Bref, il me semble que la question est loin d'être épuisée. Non seulement on ne peut pas s'appuyer sur une définition claire de ce qui est inclus sous l'étiquette « IA » mais on n'a pas encore bien décrit en quoi l'IA changeait les choses et justifiait un traitement particulier. Lorsqu'un drone se dirige vers sa cible, en quoi le fait que son logiciel soit qualifié d'« IA » est-il pertinent, pour les questions d'éthique et de droit de la guerre ? Une réponse évidente est « lorsqu'il peut choisir sa cible, et pas seulement se diriger vers celle qu'on lui a affecté ». Mais cela restreindrait sérieusement le nombre de systèmes qu'on peut qualifier d'« IA ».

Le livre en version papier est plutôt cher (déclaration : j'ai eu un exemplaire gratuitement) mais on peut aussi le télécharger gratuitement. Chaque article a une longue bibliographie donc vous aurez beaucoup de lecture cet été.


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Fiche de lecture : Catalogue des vaisseaux imaginaires

Auteur(s) du livre : Stéphane Mahieu
Éditeur : Éditions du Sandre
9-782358-211505
Publié en 2022
Première rédaction de cet article le 21 mars 2023


Un livre qui donne envie de voyager et de lire : l'auteur a dressé un catalogue de bateaux qui apparaissent dans des œuvres de fiction. Chaque entrée résume le bateau, sa carrière, son rôle dans le roman, et est l'occasion de passer d'œuvres archi-connues à des textes bien moins célèbres.

On y trouve le Titan, du roman « Le naufrage du Titan » (avec des notes mettant en avant, non pas les ressemblances avec le Titanic, comme souvent, mais les différences), le Fantôme du « Loup des mers » (un roman politique bien plus qu'un livre d'aventures maritimes), et bien sûr le Nautilus. Mais l'auteur présente aussi des vaisseaux issus de romans plus obscurs (en tout cas en France), comme l'Étoile polaire (dans le roman d'Obroutchev), le Leviatán, issu de l'imagination de Coloane ou le Rose-de-Mahé, créé par Masson.

À noter que la bande dessinée n'est pas représentée (ni le cinéma, d'ailleurs). L'entrée pour la Licorne ne décrit pas le vaisseau du chevalier de Hadoque mais elle parle d'un recueil d'histoires anciennes (le livre est sur le projet Gutenberg).

Bref, plein d'idées de lectures vont vous venir en parcourant ce livre… Mettez votre ciré, vérifiez les provisions de bord (et les armes !) et embarquez.


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Fiche de lecture : Plutôt nourrir

Auteur(s) du livre : Clément Osé, Noémie Calais
Éditeur : Tana
979-10-301-0424-0
Publié en 2022
Première rédaction de cet article le 20 mars 2023


Le débat sur la consommation de viande est souvent binaire, entre d'un côté les partisans de l'agriculture industrielle et de l'autre des animalolâtres qui refusent toute utilisation des animaux. Ce livre raconte le point de vue d'une éleveuse de porcs, qui essaie de faire de l'élevage de viande en échappant aux logiques industrielles.

Les partisans de l'agriculture industrielle reprochent souvent à leux opposants animalistes de ne rien connaitre à l'agriculture et au monde paysan. Ce n'est pas faux, mais, justement, ce livre est écrit, à deux mains, par des personnes qui vivent à la campagne, et qui travaillent la terre. Noémie Calais, l'éleveuse, a quitté son travail de consultante internationale pour s'occuper de porcs dans le Gers. Le travail quotidien est difficile (être paysanne n'a rien de romantique), et plein de questions se bousculent : a-t-on le droit d'élever des animaux pour finalement les tuer, comment faire une agriculture bio (ou à peu près) sans faire venir des kiwis, certes bios, mais transportés par avion depuis l'autre bout du monde, comment essayer de faire les choses proprement dans un environnement légal et économique où tout pousse à la concentration et à l'agriculture industrielle, avec toutes ses horreurs (pour les humains, comme pour les animaux). Les auteurs n'esquivent aucune question. Oui, il est légitime de manger les animaux, non, cela ne veut pas dire qu'il faut faire n'importe quoi.

Le livre va du quotidien d'une paysanne aux questions plus directement politiques, comme la réglementation délirante qui, sous couvert de protéger les consommateurs, crée tellement de normes et de certifications abstraites et déconnectées du terrain que seuls les gros, donc en pratique l'agriculture industrielle, ont des chances d'arriver à les respecter. Les arguments sanitaires, par exemple, peuvent être un prétexte pour démolir les circuits locaux. (Le cas n'est pas dans ce livre mais, par exemple, les règles de respect de la chaine du froid pour les fromages, qui sont les mêmes pour le fromage industriel sous plastique qui vient de l'autre bout du pays, et pour les dix ou vingt fromages de chèvre produits à deux kilomètres du marché sont un exemple typique.)

À lire avant d'aller au supermarché faire ses achats !


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Fiche de lecture : Datamania - le grand pillage de nos données personnelles

Auteur(s) du livre : Audric Gueidan, Halfbob
Éditeur : Dunod
978-2-10-083732-1
Publié en 2023
Première rédaction de cet article le 15 mars 2023


La plupart des lecteurices de ce blog savent que, sur l'Internet, on laisse des traces partout et que nos données personnelles sont peu protégées. (Le discours policier « l'Internet, c'est l'anonymat » est de la pure propagande.) Mais bien que ce fait soit largement connu et documenté, même au-delà des lecteurices de ce blog, on ne constate pas de changement de comportement des utilisateurices. Ceux et celles-ci continuent à distribuer trop largement leurs données personnelles. Il y a de nombreuses raisons à cet état de fait et je ne vais pas toutes les discuter. Mais une des raisons, pensent les auteurs de ce livre, est le manque d'information ; les utilisateurices ont bien entendu dire qu'il y avait des problèmes avec les données personnelles mais ielles ne mesurent pas complètement l'ampleur de ces problèmes, ni les formes qu'ils prennent. Comment leur expliquer ? Les auteurs tentent une BD, « Datamania ».

Alors, une BD, c'est du texte et du dessin. Personnellement, je ne suis pas très enthousiaste pour ce style de dessin (vous pouvez voir certains de ces dessins dans l'article de GeekJunior) mais comme les goûts artistiques varient, je n'argumenterai pas sur ce point. Le texte est léger et amusant, et couvre bien les sujets. Aucune erreur technique, les auteurs font preuve de beaucoup de rigueur. L'idée est d'expliquer à des gens qui n'ont pas envie de lire tous les rapports de la CNIL. Est-ce réussi ? Bon, il est clair que je ne suis pas le cœur de cible, le livre vise des gens pas très informés. Mais, justement, je trouve que le livre n'explique pas assez et qu'il abuse des private jokes. Certaines de ces allusions sont expliquées dans l'annexe « Avez-vous remarqué ? » mais j'avoue que je me suis demandé si un·e lecteurice ordinaire ne va pas rester perplexe. (Les lecteurices qui connaissent le sujet peuvent s'amuser, sans lire cette annexe, à repérer toutes les allusions à des personnes ou organisations connues.)

Le sujet, il est vrai, est très riche et très complexe. Le livre parle de surveillance, de logiciel libre, de cookies, de chiffrement et de beaucoup d'autres choses, et ne peut évidemment pas tout traiter en détail. (Un gros plus pour avoir cité Exodus Privacy.) Je conseillerai de l'utiliser comme introduction, ou comme support à des ateliers mais je ne suis pas sûr qu'il puisse être utilisé en autonomie par des utilisateurices ordinaires. (Bon, après, c'est vrai que je suis exigeant ; qu'en pensent d'autres personnes ? Voyez l'article de GeekJunior ou celui de Médias-Cité.)

Note : j'ai reçu un exemplaire gratuit du livre de la part des auteurs.


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Fiche de lecture : Petite histoire du compagnonnage

Auteur(s) du livre : François Icher
Éditeur : Cairn
978-2-35068-753-7
Publié en 2019
Première rédaction de cet article le 8 septembre 2022


Vous connaissez le compagnonnage ? Probablement de nom, puisque ce système de formation et d'entraide dans le monde du travail manuel est ancien et souvent cité, par exemple lorsqu'on a parlé des réparations de Notre-Dame de Paris après l'incendie. Mais en dehors de généralités, le compagnonnage n'est pas forcément bien connu, alors qu'il a une longue histoire, résumée dans ce livre.

Le travail de l'historien sur ce sujet est à la fois facile (de nombreux documents sont disponibles) et difficile car il y a tout un folklore compagnonnique, avec ses légendes (les racines du compagnonnage au temps du roi Salomon…) et que les compagnons ne sont pas forcément ravis de voir un historien extérieur documenter leur mouvement. L'auteur se concentre évidemment sur les faits établis, qui font remonter les sources du compagnonnage, non pas au temple de Jérusalem, mais au Moyen Âge, ce qui n'est déjà pas mal. En rupture avec le système médiéval des corporations, devenu figé, voire « aristocratique », le compagnonnage est né de la volonté de certaines catégories de travailleurs manuels de s'entraider et de se former entre eux, par l'échange et le voyage (le fameux « Tour de France »). Ces compagnons ont ensuite développé un certain nombre de traditions (parfois confondues, à tort, avec celles des francs-maçons, mouvement nettement plus bourgeois) et de règles, notamment d'entraide et de fraternité.

On croit souvent qu'il n'y a qu'une sorte de compagnon mais en fait, depuis longtemps, les compagnons sont divisés entre plusieurs obédiences qui, à certaines époques, réglaient leurs divergences par la violence. Le chemin du Tour de France n'était pas un long fleuve tranquille. Les chansons de marche que les compagnons entonnaient pour se donner du courage sur la route étaient fréquemment des chants guerriers dirigés contre les autres obédiences. (Le même auteur a fait le scénario d'une BD sur Agricol Perdiguier, un compagnon du XIXe siècle resté célèbre par sa lutte incessante contre ces affrontements fratricides. Une de ses actions a été d'écrire des chansons pour les marches et les fêtes, qui ne soient pas un appel à la violence. Un feuilleton célèbre de l'ORTF avait son scénario fondé sur ces violences.) Le compagnonnage n'a évidemment jamais échappé aux problèmes politiques de son temps : catholiques stricts contre laïcs au XIXe siècle, par exemple. Mais il y avait aussi des rivalités de boutique (monopole d'accès à certains travaux) et du simple sectarisme.

Le compagnonnage a ensuite été ébranlé par la révolution industrielle, qui a semblé un moment condamner l'artisan qualifié qu'était le compagnon, par le socialisme, qui rejetait ce mouvement qui se voulait souvent élitiste, par les divers soubresauts du XXe siècle (ah, la malheureuse tentative de rénovation du compagnonnage sous le patronage de… Pétain).

Le livre décrit toutes ces aventures du mouvement compagnonnique, et son état actuel. Toujours divisé, avec trois importantes obédiences et plusieurs plus petites, le mouvement existe toujours. L'auteur explique les divergences entre ces obédiences mais je dois dire que ce n'est pas forcément facile à décrypter pour un lecteur situé à l'extérieur du mouvement compagnonnique. Ce mouvement s'est parfois adapté au monde moderne (admission des femmes à partir de 2004), mais reste également fidèle à ses origines, notamment la valorisation du travail manuel, et l'importance de la transmission du savoir.


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Fiche de lecture : Néandertal nu

Auteur(s) du livre : Ludovic Slimak
Éditeur : Odile Jacob
978-2-7381-5723-2
Publié en 2022
Première rédaction de cet article le 1 septembre 2022


L'homme de Néandertal fait l'objet de nombreux travaux de « réhabilitation » depuis des années, le présentant comme l'égal en tout de l'Homo Sapiens moderne que nous sommes. Dans ce livre, Slimak questionne cette vision et se demande si elle n'a pas tendance à considérer l'Homo Sapiens moderne comme la référence absolue.

Ce pauvre Néandertal était, au XIXe siècle et au début du XXe, présenté comme une brute stupide, sans sentiments religieux ou artistiques, et cannibale, pendant qu'on y était. Les reconstitutions le montraient plutôt comme un singe que comme un homme. Depuis un certain temps, cette vision est contestée, et la tendance est plutôt à dire que Néandertal, s'il vivait aujourd'hui, serait notre égal en presque tout et devrait avoir le droit de vote. Trouvée sur Wikimedia Commons, une image moderne (et qui fait écho au titre du livre) : Homo_neanderthalensis_man_model.jpg.

Ludovic Slimak reprend la question dans ce court livre. Il fait d'abord remarquer que beaucoup de théories sur les humains du passé sont fragiles, reposant sur peu de données, et de datations parfois délicates. Le risque de raisonnement circulaire est important ; on trouve un certain type d'artefacts avec des squelettes d'Homo Sapiens moderne, puis on trouve des artefacts analogues en un autre endroit, sans squelettes associés, on en déduit que des Homo Sapiens les ont réalisés et finalement que Néandertal n'a rien fait. Alors qu'il était peut-être l'auteur du second jeu d'artefacts.

Mais, surtout, l'auteur s'interroge sur cette tendance à vouloir réhabiliter Néandertal en insistant sur le fait qu'il était comme nous. Est-ce que cela n'indique pas un certain refus de la différence, si Néandertal n'était acceptable que s'il était plus ou moins identique à nous ? Slimak estime qu'on n'a pas de vraies preuves que Néandertal ait eu une activité artistique. Mais est-ce que cela veut dire qu'il n'est qu'une brute sans intérêt ? L'auteur appelle à analyer ce qu'on sait de Néandertal en essayant de ne pas nous prendre comme le mètre-étalon. Par exemple, sur le cannibalisme, Slimak fait remarquer qu'il n'y a guère de doute que Néandertal était cannibable (ce qui lui a souvent été reproché), mais que certains Homo Sapiens modernes l'étaient aussi et que de toute façon ce n'est pas forcément un signe d'animalité, ce cannibalisme étant fortement ritualisé et chargé de sens divers.

Le livre est agréable à lire, avec beaucoup d'exemples concrets et de dissertations intéressantes. Je le recommande pour comprendre la complexité du débat.

Et sinon, du côté des romans, il y a des personnages intéressants de Néandertals dans le cycle de Jean Auel « Les enfants de la Terre » et, en moins documenté scientifiquement, dans la série de Jasper Fforde sur Thursday Next. Dans les deux cas, Néandertal n'est pas un singe abruti, mais il n'est pas non plus un simple clone d'Homo Sapiens.


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